L'enseignement du second degré souffre aujourd'hui d'une déconsidération de fait qui tient pour une bonne part à la position intermédiaire qu'il occupe maintenant dans l'ensemble de l'enseignement public.

Jadis enseignement terminal à l'égard d'une majorité de sa population scolaire et largement découplé de l'enseignement primaire qui ne lui destinait qu'une partie de ses élèves, il a perdu de nos jours ces deux spécificités.
Il est dépossédé de la première par l'enseignement supérieur qui lui fait quasi-obligatoirement suite et lui réclame conséquemment d'assurer les conditions de formation nécessaires à une poursuite d'études ; il accueille en outre systématiquement, du fait de la disparition des classes de fin d'études primaires, l'intégralité des élèves de l'école élémentaire, s'incorporant à cette occasion un enseignement professionnel qui se tenait auparavant en dehors de lui.

Cette situation est d'autant plus inconfortable que l'opinion, à présent concernée en totalité, a tendance à considérer le passage par le second degré comme une sorte de vol en pilotage automatique, son attention se trouvant exclusivement portée aux manœuvres de décollage et d'atterrissage que constituent respectivement le premier degré et le supérieur : entre ces deux moments censément cruciaux, le professeur du second degré n'est pas loin d'être regardé comme le simple accompagnateur d'un processus qui se déroulerait presque de lui-même et où, conséquemment, l'on admet difficilement qu'il puisse y échouer (et cela d'autant plus qu'il détient le redoutable privilège d'être le premier à pouvoir confronter ses élèves à des épreuves déterminantes, savoir le baccalauréat).

Rien n'est évidemment plus fallacieux. L'enseignement du second degré est chargé d'une tâche tout aussi capitale et encore plus ardue que celle dévolue aux cycles qui l'encadrent.
Il lui revient en effet de prendre de grands enfants juste en possession de solides rudiments (tout au moins dans l'idéal...) pour en faire de petits adultes aptes à aborder efficacement les questions majeures du savoir, qu'il soit d'ordre pratique, technique ou théorique. Ce n'est pas mince.

Ce ne l'était déjà pas du temps où, disposant d'auditoires préalablement sélectionnés et d'une compartimentation prenant en compte les différentes tournures d'esprit de ses élèves, son travail s'en trouvait grandement facilité (et où il jouissait néanmoins, comme le souligne justement J.C. Milner, d'une flatteuse réputation jusqu'au plan international).
Ce l'est encore beaucoup moins aujourd'hui où les conditions qui lui sont imposées font de sa mission une véritable quadrature du cercle (qui, comme chacun le sait depuis plus d'un siècle, est un problème impossible...). Pris entre deux catégories de professionnels auxquels est reconnu sans discussion le primat dans leur domaine (l'instituteur qui sait ce que peuvent accomplir ses élèves et en impose les conséquences  ; l'universitaire (ou assimilé) qui sait ce que doivent acquérir les siens et en réclame les préalables), le malheureux professeur du second degré se retrouve écartelé. Privé quant à lui du droit de décider ce qu'il peut et doit faire, il est tenu de faire le pont entre les énormes lacunes de l'enseignement élémentaire et les exigences attachées à la scolarité postérieure, le tout sur fond de collège unique et de " quatre-vingts pour cent d'une classe d'âge au baccalauréat ".
Le résultat est que le collège est devenu principalement un atelier de réparation des dommages causés par l'école élémentaire (ce qui n'est nullement son rôle) et que le lycée ne peut plus guère que se consacrer au bachotage (ce qui est notoirement insuffisant).

Devant ce qu'il faut bien appeler un marasme, ce serait peu de dire que l'administration (c'est-à-dire l'État) ne prend pas les mesures qui s'imposent.

Colonisée qu'elle est par des coteries d'origine, de nature et de sensibilités diverses, mais s'accordant toutes, pour le gros, sur les mêmes finalités, elle est la première responsable d'une situation qu'elle s'emploie d'ailleurs encore aujourd'hui à perpétuer contre vents et marées, l'ayant institutionnalisée dans ses grandes lignes par la loi scélérate de 1989 (à propos de laquelle il n'est pas sans intérêt de noter qu'elle fut "négociée mot pour mot" par certaine fédération syndicale, de l'aveu même de l'un de ses dirigeants...).
Cette loi scélérate, comme les nombreux textes plus ou moins réglementaires qui y prennent appui (notamment par le canal des IUFM -depuis devenues ESPÉ-, institués dans son esprit), vise à faire de l'enseignement du second degré un gigantesque foyer socio-éducatif à objectifs comportementaux où le professeur ne serait plus que le simple exécutant au service d'une politique n'ayant que des rapports accessoires avec la transmission du savoir. Dans pareille optique, l'on conçoit que les compétences proprement disciplinaires du professeur soient d'importance seconde, et constituent même un écueil si elles s'avèrent trop marquées. Et de fait, l'on peut y constater une volonté délibérée de gommer les différences, non pas tant de corps (qui sont cependant regardées comme cardinales partout ailleurs dans la Fonction publique), mais de qualification objective, en ce que les emplois sont distribués sans réelle considération de ladite qualification. Personne ne s'étonnera d'apprendre que les professeurs agrégés sont les premières victimes de cette confusion des genres.

L'on pourrait estimer, au vu de ce qui précède, que la loi étant la loi, il ne reste plus grand-chose à faire.

Ce serait compter sans l'extraordinaire complexité de l'appareil réglementaire qui, si elle s'exerce souvent au détriment des administrés, se retourne aussi contre l'administration elle-même. Le processus de modification des décrets (et tout particulièrement des décrets statutaires) est très lourd (plus lourd que celui nécessaire aux modifications législatives, dans bien des cas) ; il est aussi semé d'embûches  : touchant à des garanties fondamentales, les modifications envisagées risquent non seulement de provoquer une levée de boucliers syndicale, mais encore de se retrouver en contradiction avec des principes législatifs supérieurs.
Pour cet ensemble de raisons, l'administration renonce assez souvent auxdites modifications réglementaires, préférant recourir à des textes d'édiction beaucoup plus aisée (les circulaires, notamment) pour parvenir à ses fins. L'ennui pour elle est que de tels textes encourent la censure du juge de l'excès de pouvoir (si toutefois son " réalisme compréhensif " (Maître Lyon-Caen) ne s'exerce pas avec un zèle exagéré).

L'action contre les menées pernicieuses de l'administration est donc loin d'être impossible ; et il convient d'examiner avec attention les textes réglementaires encore en vigueur pour barrer la route, autant que faire se peut, aux dites menées.